Amour à l'imparfait (par Saga)

Amour à l'imparfait

Une Nouvelle écrite par Saga, publiée le 28 Avril 2011.

Amour à l'imparfait

Assis à son bureau, le capitaine Picard relisait l'évaluation psychiatrique de l'enseigne Joseph Carey du département téléportation.

Le commandeur Riker, son premier officier lui avait rapporté les derniers développements de ce qu'on appelait déjà l'affaire Carey deux heures plus tôt et depuis, il consultait le dossier de l'enseigne.

- « Picard à Carey. » Dit-il après avoir donné une légère tape à son combadge.

- « Joseph Carey. » Répondit quelques secondes plus tard l'enseigne.

- « Pourriez-vous venir dans mon bureau je vous prie, j'aimerais m'entretenir avec vous de votre demande. »

- « J'arrive. » Répondit simplement la voix dans l'interphone.

Le capitaine Picard profita des quelques minutes qui lui restaient avant l'arrivée de l'enseigne pour relire une dernière fois le rapport du docteur Crusher sur l'accident ainsi que son aval pour sa reprise de service.

Le capitaine en était au profil psy en dents de scie de l'enseigne lorsque le biper de la porte de son bureau se fit entendre.

- « Entrez. »

La porte s'ouvrit. Joseph Carey entra et, le visage glacial, fit face au capitaine. Picard soutint son regard tout en l'examinant comme s'il le voyait pour la première fois. Joseph Carey, tout juste vingt trois ans, était grand, cheveux bruns, des yeux également bruns. La cicatrice sur le côté gauche de sa figure était pratiquement invisible, même si la matrice chimiothérapique n'avait pu rendre à la mâchoire du jeune homme sa douce régularité. Le visage de Carey paraissait bizarrement de travers. Le côté droit de sa mâchoire, remontait joliment, alors que le côté gauche gardait d'invisibles mais évidentes séquelles du terrible accident dont il avait été victime sur Chninkel

- « Vous m'avez demandé, capitaine ? »

- « La mission diplomatique sur Chninkel est terminée. » dit calmement Picard. Et le commandeur Riker m'a informé que vous avez désiré retourner sur Chninkel et y rester. Pourquoi ? »

La mâchoire reconstituée trembla légèrement.

- « Vous le savez très bien, capitaine. Je veux retourner là-bas et rester avec Jade. »

Il y eut un silence pesant. Ensuite avec un sourire calculé, Picard enchaîna

- « Vous en mordez vraiment pour cette femme, hein ? »

- « C'est possible », murmura Carey, « Et après ? » Une amertume provocante perçait dans sa voix.

Picard se crispa. Il essayait d'accomplir son devoir avec douceur, sans infliger d'autres dommages psychologiques au jeune homme. Impossible d'abandonner un membre d'équipage sur une planète comme Chninkel surtout avec son comportement psychotique, il n'y survivrait pas, mais d'un autre côté, le soustraire de force aux raisons qui le retenaient sur la planète risquait de le voir basculer purement et simplement dans la folie.

- « Vous êtes membre de Starfleet, enseigne. Vous ne... »

- « J'ai démissionné et je désire quitter au plus tôt le bord. Comme l'article C14-56-68 du code de procédure général de Starfleet m'en donne le droit. » Répondit Carey

Le capitaine sourit.

- « Vous êtes bien péremptoire, mon garçon. »

- « Oui », répondit Carey avec raideur. « Je pars ! Et vous savez pourquoi. Puis-je me retirer à présent ? »

Picard hésita, tapota son bureau du bout des doigts, puis hocha la tête,

- « Permission accordée, Monsieur Carey. »

Il n'y avait aucun intérêt à prolonger un entretien inutile.

Après la sortie de l'enseigne, le capitaine patienta un peu, puis activa de nouveau l'interphone.

- « Chef O'Brien, docteur Crusher, veuillez venir je vous prie. »

Cinq minutes plus tard les deux officiers étaient assis face au capitaine.

- « Alors ? » Demanda Miles O'Brien responsable téléportation et supérieur direct de l'enseigne Joseph Carey.

- « Il veut retourner là-bas. » commença Picard. « Il y est déterminé. Et vous allez l'accompagner pour tenter une dernière fois de le convaincre. »

- « Nous serons peut-être obligés de le laisser ? »

- « Vous avez rencontré cette Jade ? » demanda Picard

- « C'est une Chninkelle, une femme belle comme le péché, et aussi froide que l'espace. Il m'a monté sa photo. J'ai peur qu'il n'y ait aucun moyen de le convaincre, à moins de l'assommer. »

Picard siffla entre ses dents en évitant l'œil sévère du docteur

- « Faites le maximum, j'insiste. Il faut le convaincre, il n'y a pas d'autre solution. Chef je vous donne toute autorité. Vous avez quatre jours. Ensuite il nous faudra repartir. »

* * * * *

L'Impératrice ayant interdit toute téléportation depuis ou vers la planète, c'est en navette que le Chef O'Brien, ainsi que le docteur Crusher et l'enseigne furent déposés sur Chninkel; le site d'arrivée était nu, pas une pierre, pas un brin d'herbe. Il ne s'agissait pas là d'une terre stérile mais le résultat du travail d'une armée d'ouvriers aussi diligente que discrète.

Un peu en retrait du site d'atterrissage deux hommes en uniforme se tenaient debout aussi immobiles que des statues.

Le Chef s'approcha des deux hommes, tout en gardant le regard sur l'horizon, il déclina son identité ainsi que celle de ses deux compagnons et attendit. Lors de leurs premières arrivées sur la planète, le groupe avait tenté de passer avant d'y être invité, l'ingénieur avait pu alors se rendre compte que l'épée que les gardes portaient sur le côté n'était pas une arme d'apparat mais une redoutable lame aussi affûtée qu'un rasoir.

Au bout d'une vingtaine de minutes de silence total, un homme vêtu d'une robe écarlate apparut, il mit la main droite sur son cœur et dit :

- « Je suis Hahchi, monsieur Crusher, monsieur O'Brien, monsieur Carey, je vous souhaite la bienvenue sur Chninkel. »

Beverly avait tiqué lorsque Hahchi l'avait appelée monsieur, Jean-Luc l'avait pourtant prévenue, les femmes étaient considérées par les hommes de Chninkel comme des déesses, qu'une femme soit obligée de travailler leurs était incompréhensible. Les Chninkels avaient contourné la difficulté en gommant toutes références au sexe de la doctoresse.

- « L'Impératrice Ennazus souhaite vous inviter pour le thé. » continua Hahchi

Un souhait de l'Impératrice avait force de loi, si le Chef ou n'importe qui d'autre avait fait mine de seulement hésiter les deux gardes les auraient immédiatement décapités sans aucune forme de procès, telle était la vie sur Chninkel.

- « Nous en sommes très honorés. » répondit O'Brien.

- « Bien, suivez-moi. » dit Hahchi, avant de se tourner et de prendre la direction de la ville.

Cinq minutes plus tard ils étaient assis dans un véhicule en route pour le palais Impérial.

* * * * *

Le véhicule anti-gravidique flottait à quelques centimètres du sol dans les rues dégagées de la capitale de la planète.

Les bâtiments pas plus hauts que trois étages étaient à l'image du véhicules ou du site d'atterrissage, nus de toutes décorations, les diverses personnes rencontrées dans les rues n'avaient pas un regard pour le véhicule, il ne s'agissait pas de crainte, ni d'indifférence, mais plutôt de l'observation d'une discipline rigoureuse qui leur interdisait la moindre émotion, Beverly avait la conviction qu'elle aurait pu se promener nue dans la rue sans éveiller plus de curiosité apparente.

Après vingt minutes de trajet sans avoir échangé une seule parole, le véhicule se glissa silencieusement dans un immense parc.

* * * * *

Beverly eut l'impression d'avoir franchi la frontière du Pays des merveilles tant le parc était beau et que, quand elle la refranchirait en fin d'après-midi, une centaine d'années se serait écoulée à l'extérieur. Ils furent obligés de faire halte à l'entrée du palais pour laisser passer la suite d'un haut dignitaire Chninkel escorté d'une douzaine de gardes, le visage enluminé de spirales orange, vertes et blanches, les couleurs de la maison de leurs employeurs sans doute.

Le décor du palais était d'une simplicité surprenante, fleurs et plantes à foison, ainsi qu'une myriade de petites fontaines, le tout conçu pour reproduire le jardin extra-muros. Les corridors insonorisés conduisant à la salle de réception ne renvoyaient pas le moindre écho mais les voix portaient loin. Une acoustique pour le moins extraordinaire.

A l'intérieur de la salle, une armée de serviteurs proposait amuse-gueule et apéritifs.

Deux sphères nacrées surgirent de l'extrémité d'un corridor et avancèrent au rythme nonchalant de la promenade. Beverly cligna des yeux. Pour la première fois, elle voyait là une dame de la haute aristocratie Chninkel... Enfin façon de parler.

A l'extérieur de leurs appartements privés, les aristocrates se dissimulaient toujours derrière un bouclier de force alimenté par leur fauteuil flottant. Ces boucliers pouvaient présenter toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, selon la lubie ou l'humeur de celle qui s'en protégeait, mais à l'intérieur du palais la stricte étiquette imposait la couleur blanche. La dame pouvait voir tout ce qui se passait à l'extérieur de son armure close, mais personne ne distinguait rien à l'intérieur. Et personne n'était en mesure de pénétrer à l'intérieur, ni d'atteindre l'occupante d'un coup de n'importe quelle arme; elle pouvait même résister à une explosion. Par contre rien n'empêchait de tirer de l'intérieur vers l'extérieur, ce qui en disait long sur le statut des hautes dames de l'aristocratie locale.

O'Brien pensa que le bouclier ne pourrait résister à une charge photonique tactique, mais c'était là réflexion automatique d'un ingénieur. Il dirigea donc ses pensées sur les bulles. « A l'intérieur de leurs bulles, les dames pouvaient être vêtues comme bon leur semblait. Trichaient-elles ? Se baladaient-elles attifées de vieilles fringues et chaussées de pantoufles éculées quand elles étaient censées être en costume de cérémonie ? Se rendaient-elles complètement nues aux garden-parties ? Allez savoir ! »

Au centre de la salle se trouvait la sphère d'or de l'impératrice. L'équipe avait été prévenue des bases de l'étiquette impériale. Ils ne furent donc pas surpris lorsque la bulle dorée devint de plus en plus transparente, puis disparut.

L'impératrice était assise dans un fauteuil flottant, vêtue depuis son cou gracile jusqu'aux chevilles d'une douzaine de somptueuses robes amples d'un blanc chatoyant. Ses cheveux stupéfiants, d'une ébène étincelante, tombaient par-dessus ses épaules, au-delà de ses genoux, pour aller s'enrouler autour de ses pieds. Ils auraient pu lui servir de traîne si elle s'était levée. Ses yeux gigantesques étaient du bleu des glaciers, d'une telle pureté qu'en comparaison ceux de miss univers n'étaient que deux flaques de boue. Sa peau... O'Brien eut le sentiment de n'avoir jamais vu de peau auparavant, seulement de vieilles outres dont les gens s'enveloppaient pour ne pas tomber en morceaux. Et cette peau d'un ivoire remarquable... Miles brûlait de la caresser, rien qu'une fois, puis de mourir. Et ses lèvres... Des lèvres chaudes comme des roses palpitantes de sang.

Quel âge pouvait-elle avoir ? Vingt ans ? Quarante ? Qui aurait pu le dire ? Et qui s'en soucierait ? Les hommes avaient adoré, à genoux, des idoles d'antiques religions beaucoup moins resplendissantes, en argent travaillé et en or repoussé. A présent, Miles était à genoux et incapable de se souvenir comment il s'y était trouvé.

Il venait de comprendre pourquoi on appelait cela tomber amoureux. Il éprouvait le même vertige qu'en chute libre, la même exultation enivrante, et à la fois la même certitude d'avoir d'une seconde à l'autre les os brisés par le choc contre la réalité qui, comme le sol, se précipitait vers lui à une allure de plus en plus rapide. Il se pencha en avant de quelques centimètres, déposa la fleur qu'Hahchi lui avait donnée avant d'entrer devant les pieds parfaits, chaussés de pantoufles blanches, retomba en arrière et attendit.

« Je suis le jouet de la Destinée, » pensa-t-il.

- « Ses excellences, les ambassadeurs de la Fédération. » fit l'officiel à droite du trône de l'impératrice d'une voix forte qui eut l'effet bénéfique de réveiller O'Brien de son rêve.

- « Nous les écoutons » répondit l'homme situé à gauche du trône.

- « Votre Magnificence, nous vous apportons le salut respectueux du peuple terrien. Moi le noble officier Miles O'Brien et mes compagnons sollicitons votre bienveillante assistance. » En réalité aucun membre de l'équipe ne dit un mot, ce fut Hahchi qui parla pour eux, toujours une question d'étiquette.

- « Ennazus, Magnificente Impératrice de Chninkel par la grâce des Dieux, a entendu votre supplique. » répondit l'homme de gauche.

- « L'audience est terminée ! Que les Dieux du cosmos protégent Ennazus, Impératrice de Chninkel. »

Pendant que Hahchi reculait avec les officiers de Starfleet, la bulle impériale redevint opaque.

* * * * *

Dans le couloir le docteur Crusher demanda à Hahchi.

- « C'est tout ? Nous n'avons même pas pu parler ! »

- « C'est ainsi que doit se dérouler une invitation pour le thé » répondit Hahchi d'une voie rendue trouble par l'émotion. Miles et Joseph étaient pour leur part encore dans les vapes suite à l'audience.

- « Elle ne nous a même pas regardés. » continua le docteur.

- « C'est une question de majordomes »

- « De majordomes ??? » demandèrent ensemble les trois terriens.

- « Excusez-moi ! » répondit seulement Hahchi, « un officier va maintenant vous conduire auprès de Jade »

Un officier attendait en effet près de la porte de sortie du palais.

* * * * *

Plus tard, dans cette ville radicalement étrangère, dans ce dédale de rues semblable aux autres, Miles commençait à ressentir une terrible angoisse et alors qu'ils se frayaient un chemin dans ces rues peuplées de Chninkels placides, aux visages fermés à double tour, il se repentit de n'avoir pas pris Worf avec lui.

Que ferait-il une fois dans l'appartement où vivait Jade ? Il n'avait pas l'habitude d'avoir des contacts personnels avec des natifs, Miles ignorait quel comportement adopter dans une telle situation. Il ne saurait pas quoi dire à cette fille.

En revanche, il pensait pouvoir agir sur Carey. « Le rapport Supérieur / Subordonné est identique à celui Parent / Enfant », disait le manuel. En pensant à l'introduction du manuel de commandement de Starfleet Miles eut un sourire embarrassé, Carey n'était pas encore Sous-Lieutenant. De plus, en cet instant précis, il se sentait la fibre plus moralisatrice que paternelle.

Loin au-dessus de sa tête, le soleil d'un bleu tirant sur le blanc brillait férocement. Chninkel était la treizième planète du système auquel elle appartenait. Elle décrivait une large ellipse à quelques quatre milliards de kilomètres de son flamboyant foyer.

Miles renifla, ce qui lui rappela qu'il était temps de faire son rappel anti-pollen. A l'instar de tout l'équipage, il était parfaitement protégé contre la plupart des maladies étrangères susceptibles d'être contractées lors du voyage. Mais comment protéger quelqu'un comme Joseph ? Le Chef n'avait aucune réponse sous la main. Il ne serait venu à l'idée de personne de vacciner un membre d'équipage de l'Enterprise pour lui éviter de s'éprendre d'une femme à l'allure divine, et pourtant...

* * * * *

- « Bonjour », fit soudain une voix chantante.

A la fois surpris et ennuyé, Miles leva la tête. La femme qui se tenait devant lui était grande, mince, avec le visage et les formes d'un top model. C'était Jade.

- « Vous avez l'air perturbé, Monsieur O'Brien. Vous me présentez à votre collègue » dit Jade en posant son regard sur le docteur Crusher.

- « Jade, je vous présente le docteur Beverly Crusher. Docteur Crusher, Jade » balbutia Miles.

- « Mademoiselle » dit Crusher

- « Monsieur » répondit Jade. « Veuillez me faire l'honneur d'entrer dans ma modeste demeure. »

Elle fit un pas sur le côté, et ils entrèrent dans la pièce. Des relents d'encens assaillirent les narines de Miles.

C'était un deux-pièces dont les murs étaient nus. Au-delà de la pièce dans laquelle ils se trouvaient, il en vit une autre, un peu plus grande.

Presque aussi grande que lui, elle avait une peau ambre, un visage long avec deux yeux dépourvus d'émotions, un nez à faire frémir de jalousie toutes les clientes des cliniques esthétiques de Risa et une bouche aux lèvres fines. Elle était vêtue d'une robe verte qui la moulait parfaitement et descendait jusqu'aux chevilles. Miles ignorait si elle était considérée comme une beauté sur sa planète, mais il semblait peu probable que ses charmes n'éveillent pas des désirs chez tout homme.

- « Veuillez vous asseoir. »

Il ne savait trop comment aborder le sujet. Il fit toute une affaire pour prendre un siège, puis croisa méticuleusement les jambes. La fille, debout, l'observait telle une statue. Un silence gênant s'installa, puis elle demanda:

- « Vous voulez que Joseph rentre avec vous, n'est-ce pas ? »

Miles rougit

- « Oui. Je suis venu le convaincre de rester à Starfleet. »

- « Je suis entièrement de votre avis, Joseph ne peut rester ici. »

- « Mais, je ... » Commença l'enseigne tentant de prendre part à la conversation.

Jade se retourna vers lui en le regardant de ses yeux de glace.

- « Joseph ne peut rester ici, ce serait contraire à la bienséance » continua-t-elle

- « Il vous aime. » dit Beverly

- « Oui. » répondit Jade

- « Et vous l'aimez ? »

- « Non. »

L'enseigne se tassa un peu plus encore sur son siège comme assommé par ce simple non.

- « Je vois » continua Beverly, cela s'annonçait difficile. « Racontez-moi comment il a pu tomber amoureux de vous. »

- « Lorsque je l'ai rencontré. Je me dirigeais vers le temple pour ma méditation journalière lorsque je l'ai vu. Il était assis sur un banc dans le parc. Il sanglotait. C'était la première fois de ma vie que je voyais un homme dans cet état, en train de pleurer, je veux dire. Cela m'a beaucoup perturbée. »

- « Et ? » dit Beverly pour inciter Jade à continuer.

- « Il s'est mis à me parler. Il m'a dit avoir peur. Peur de moi, de vous, de tout le monde. Alors je lui ai parlé, pour le réconforter. Et puis il a voulu venir chez moi. Cela était inconcevable. J'ai donc fait appel aux autorités qui l'ont mis en résidence surveillée en attendant l'arrivée d'une navette de transport. »

- « Seulement, maintenant il veut rester d'une façon permanente. » dit Miles

- « Cela est inconcevable. » répondit Jade

- « Ça suffit ! » trancha soudain une voix rendue aiguë par l'émotion.

Jade, Beverly et Miles se retournèrent vers Carey, il avait relevé la tête, l'air menaçant.

- « Enseigne Joseph Carey calmez-vous, je suis encore votre officier supérieur. » dit Miles.

- « Non, avant de partir j'ai adressé une lettre au Capitaine Picard, j'ai démissionné. Vous n'êtes plus mon supérieur ! Décampez ! »

Miles se raidit. Puis lança un regard suppliant à la fille, qui posa sa main sur l'épaule du jeune homme.

- « Joseph, s'il te plaît, tu dois retourner sur ton monde. »

Impassible, Beverly évaluait et analysait la situation, momentanément indifférente à ce qui se passait. Carey allait devoir être ramené pour subir un traitement. Il n'y avait pas d'autre solution. Cette étrange relation avec la Chninkelle allait devoir être analysée avec soin.

Elle se leva et, de la main, réclama le silence.

- « Laissez moi parler. »

- « Allez-y. Mais sachez docteur que vous n'avez plus aucune autorité sur moi » répondit Carey de plus en plus énervé.

- « En tant que Docteur, et malgré votre statut de civil je suis en droit de vous demander de vous soumettre à mon avis professionnel, et je ... »

La phrase demeura inachevée. Les yeux brillants de fureur, Carey traversa l'espace entre lui et Beverly. Arrivé sur elle, qu'il dominait d'une bonne tête, il l'empoigna par les épaules et la secoua violemment.

- « Sortez ! » hurla-t-il.

Avant que le Chef ne puisse faire un pas pour défendre sa collègue, Jade avança et d'une prise rapide força Carey a lâcher la doctoresse qui, une fois libérée, lui fit une injection de tranquillisant. Quelques secondes plus tard l'enseigne s'effondra.

- « Pardon », dit Beverly. « C'était la seule chose à faire. »

* * * * *

Miles tournait en rond dans l'infirmerie de l'Enterprise. Ses yeux se portaient nerveusement de l'étincelante rangée de tricordeurs médicaux qui barrait les murs gris pâle, puis à la forme endormie de Carey, pour finir sur les visages professionnels du docteur Crusher et de Deanna Troi, la conseillère de bord..

- « Vous voulez le réveiller ? » demanda Miles.

- « Non. Pas tout de suite. » répondit la conseillère, nous attendons le résultat du scanner cérébral. La réaction extrêmement violente du sujet sur Chinkel peut laisser supposer que nous avons laissé passer quelque chose lors du dernier examen. »

- « Deanna, il s'agit d'un membre de mon équipe. Pas d'un cobaye de laboratoire. »

- « Miles, dites-moi ce qui vous ronge. »

- « Vous vous trompez de client conseillère », explosa Miles. Puis il secoua la tête, navré.

- « Excusez-moi, mes paroles ont dépassé ma pensée, Voilà deux heures que nous l'avons ramené à bord. Vous ne croyez pas qu'il serait temps d'agir ? »

- « Nous allons agir. Et si le scanner ne détecte rien d'anormal, il nous faudra penser à une analyse. »

- « Conseillère, l'enseigne Carey est un membre de mon équipe, nous devons être de retour vers la base stellaire 57 dans moins de trois jours. Nous manquons de temps pour une analyse. »

- « Je ne parlais pas d'un travail en profondeur. Mais si on le soumet à une dose de Pricimine, une drogue inhibitrice mise au point sur Vulcain, si nous éliminons son hostilité envers nous, le mettons en état de nous parler et le faisons remonter dans ses souvenirs, on trouvera peut-être quelque chose d'intéressant. »

Miles en eut un frisson dans le dos.

- « Un lavage de cerveau ? »

- « Appelez ça comme ça, si le cœur vous en dit. Mais si nous ne trouvons pas ce qui lui a fait perdre la boule, on y laissera tous des plumes, vous, moi, lui... »

- « Vous pensez qu'on peut trouver la cause de tout ça ? »

- « On peut essayer. Si nous trouvons ce qui l'a précipité dans cette situation, peut-être pourrons-nous faire disparaître cette obsession manifestement névrotique et le faire rester de son plein gré. Sinon nous allons être obligés de le laisser. Et au vu des us et coutumes de cette société il ne survivra pas longtemps.

- « Bien sûr », acquiesça Miles. Il épongea sa sueur et jeta un regard à Carey qui rêvait toujours sous l'effet du tranquillisant. « Ça vaut la peine d'essayer. Si vous croyez pouvoir le tirer de là, allez-y. Je le laisse entre vos mains. »

- « C'est le seul moyen. Exhumons la vérité et confrontons-le avec elle. Ça devrait briser la coquille. » dit la conseillère avec chaleur.

- « Je l'espère », dit Miles. « Il est à vous. Réveillez-le et faites-le parler. Vous savez ce que vous avez à faire. »

* * * * *

Comme d'habitude, une légère odeur d'ozone planait dans l'infirmerie pendant que Deanna achevait ses préparatifs. Le jeune homme s'agita; il revenait peu à peu à lui. Deanna tendit à Beverly un hypospray rempli d'un liquide transparent sur lequel jouait la lumière.

Lorsque Carey fut sur le point d'ouvrir les yeux, Deanna se pencha et lui parla doucement à l'oreille. Le jeune homme perdit son expression renfrognée et s'apaisa.

- « Administrez-lui la drogue », murmura Deanna. D'un geste professionnel, Beverly appliqua l'hypospray sur l'avant-bras bronzé de Carey. La doctoresse administra trois centilitres et se redressa.

Carey gémit faiblement.

- « Ça prendra quelques minutes », dit Deanna.

Les chiffres de l'horloge murale défilaient lentement. Au bout d'un moment, les paupières ensommeillées de Carey papillotèrent. Il ouvrit les yeux et regarda autour de lui sans avoir l'air de reconnaître son environnement.

- « Bonjour, Joseph. On voudrait te parler, » dit Deanna. « Ou, pour être plus précis, on souhaiterait que toi, tu nous parles.

- « Oui », répondit-il.

- « Commençons par ta mère, d'accord ? Que te rappelles-tu d'elle ? »

- « Ma... mère ? » La question semblait le rendre perplexe et il demeura silencieux près d'une minute. Puis il humecta ses lèvres.

- « Que voulez-vous savoir d'elle ? »

- « Tout », le pressa Deanna.

Silence.

Miles se surprit à retenir sa respiration.

Enfin, Carey se mit à parler.

- « Chaud. Câlin. Serre-moi. Mamaman. »

- « Je suis tout seul. C'est la nuit et je pleure. J'ai des fourmis dans la jambe, à l'endroit sur lequel je me suis appuyé pour dormir, et l'air nocturne sent le froid. J'ai trois ans et je suis tout seul. Serre-moi, maman. »

- « J'entends maman monter les escaliers. Nous avons une vieille maison avec des escaliers, près de l'astroport. A présent il y a la douce odeur de maman qui m'enlace. Maman est grande et rose et douce. Papa aussi est rose mais il n'a pas cette odeur chaude. Pareil pour grand-père. »

- « Ah, ah, bébé, dit-elle. Elle est dans la pièce, elle me serre fort. C'est bon. Je suis tout ensommeillé. Dans une ou deux minutes je serai endormi. J'aime beaucoup ma maman. »

- « Est-ce le plus ancien souvenir que tu gardes de ta mère ? » demanda Deanna.

- « Non. Je crois en avoir un plus ancien. »

- « C'est tout sombre ici. Sombre et très chaud, et mouillé, et agréable. Je ne bouge pas. Je suis complètement seul ici, et je ne sais pas où je suis. C'est comme flotter dans un océan. Un grand océan. Le monde entier est un océan. »

- « C'est agréable ici, vraiment agréable. Je ne pleure pas. »

- « Maintenant il y a des épingles bleues dans le noir qui m'entoure. Des couleurs... de toutes sortes. Rouge, vert, jaune citron, et je remue ! Sensation de douleur et d'effort, et mon Dieu ! Ça devient froid. Je m'étrangle ! Je résiste, mais je vais me noyer dans l'air qu'il y a dehors ! Je suis... »

- « Ça suffit », dit Deanna précipitamment. À Miles, elle expliqua : « Traumatisme natal. Douloureux. Nul besoin de lui faire retraverser tout ça. »

Miles frémit légèrement et se tamponna le front.

- « Dois-je poursuivre ? » demanda l'enseigne.

- « Oui. Poursuis. »

- « J'ai cinq ans et il pleut plic ploc dehors. On dirait que le monde entier a viré au gris. Maman et papa sont partis, ils sont partis depuis plusieurs jours déjà, ils travaillent loin, très loin, à côté d'une petite boule de lumière dans le ciel, grand père m'a montré laquelle mais je l'ai perdue, il y en a tellement dans le ciel. Grand père est parti lui aussi, il a eu d'abord un message dans la boîte à image, ensuite grand-père est devenu tout blanc et il est parti à toute vitesse en me laissant à la voisine. Je n'aime pas ma voisine, elle est grosse et elle est toute bleue. »

- « Je suis dans mon lit, je pense à maman. Je veux maman. La voisine est venue me dire que grand-père rentrerait très tard et que je devais être un gentil petit garçon et aller dormir. Elle pleurait, quand je lui ai demandé pourquoi elle pleurait, elle a encore pleuré plus fort et est partie sans me répondre. »

- « Depuis mon lit, j'entends la porte s'ouvrir et quelqu'un entre dans la maison. Dans ma tête je vois la silhouette de maman. Mais j'entends la voix de grand-père qui parle tout bas, comme entre ses dents. Je décide que je n'aime pas grand-père et je commence à pleurer. »

- « Grand-père est là, il me dit que je suis trop grand pour pleurer. Que je ne devrais plus pleurer. Je lui réponds que je veux maman. Grand-père fait une vilaine moue, et je pleure plus fort. Chut, dit-il. Silence, Joseph. Allons, allons, mon garçon. »

- « Il arrange mes couvertures, mais je plie et déplie mes jambes et les redéfais rien que pour l'embêter. J'aime bien l'embêter parce qu'il n'est ni maman ni papa. Mais cette fois il n'a pas l'air ennuyé. Il les réarrange et me caresse le front. Il y a de la sueur sur ses mains, et il en met sur moi. »

- « Je lui dis que je veux maman. Il se penche et me contemple longuement. Puis il me dit que maman ne reviendra pas. Jamais ? Non, répond-il. Jamais. »

- « Je ne le crois pas mais je ne pleure pas, parce que je ne veux pas qu'il sache qu'il peut m'effrayer. Et papa ? Va me le chercher ! Papa ne reviendra pas non plus. Je ne te crois pas. Je ne t'aime pas, grand-père. Je te hais. Il secoue la tête et tousse. Tu as intérêt à apprendre à m'aimer, dit-il. Il ne te reste personne d'autre. »

- « Je ne le comprends pas, mais ce qu'il dit me déplaît. D'un coup de pied, je repousse les couvertures hors du lit, et il les ramasse. Je les repousse encore, et il me frappe. Puis il se penche vite et m'embrasse, mais il n'a pas la bonne odeur et je me remets à pleurer. C'est de nouveau la pluie. Je veux maman, je crie, mais maman ne vient plus. Jamais plus. »

Carey garda le silence et ferma les yeux.

- « Elle était morte ? » l'encouragea Deanna.

- « Elle était morte. Elle et papa ont été tués lorsque la chambre de confinement de leur vaisseau a explosé sur la route de Beles IV. J'avais cinq ans. Mon grand-père m'a élevé. On ne s'entendait pas très bien, et quand j'ai eu quatorze ans, il m'a fait entrer à l'Académie. J'y suis resté en pension jusqu'à la fin de mes études. J'ai ensuite été affecté à l'Enterprise dans le service de Monsieur O'Brien où... où... »

Il s'arrêta brusquement. Deanna lança un coup d'œil à Miles et dit :

- « Ça y est, il est chaud, et on est tout près du bon filon, si je peux risquer cette métaphore. » Puis, s'adressant à Joseph

- « Dis-nous comment tu as rencontré Jade. »

- « Je me balade tout seul dans la ville. C'est un endroit immense, tentaculaire, les rues et les bâtiments y sont froids, mais au fond, c'est comme sur la Terre. Ses gens sont humains. Ils ont une tête, deux bras, deux jambes, ils ne sont pas comme les extraterrestres que j'ai rencontrés à l'Académie. »

- « Je regrette un peu de n'avoir pas pu être directement téléporté sur le vaisseau. Question de protocole m'a dit le Commandeur Riker lorsqu'il est venu me voir à l'hôpital. Je n'aime pas l'hôpital, il est trop grand, trop blanc, sans odeur, sans bruits, sans rires et sans pleurs, il est à l'image des habitant de cette planète. C'est pourquoi je suis parti faire un tour dans la ville, mais la ville est comme l'hôpital, sans vie, et je suis là, seul. »

- « Seul. Bon sang, seul ! »

- « Je continue à me promener dans les rues froides, jusqu'à un petit parc. Soudain, je me sens très fatigué, j'ai le vertige. Je m'assois sur un banc et mets ma tête dans mes mains. Les passants se contentent de me contourner. »

- « Je songe : Maman. »

- « Puis je m'interroge : D'où me vient cette pensée ? »

- « Et soudain, une immense solitude m'envahit de l'intérieur et me submerge entièrement. Je fonds en larmes. Je n'ai pas pleuré depuis... très longtemps. Mais là, je pleure, je suis secoué de sanglots, mon visage est inondé de larmes qui me coulent dans la bouche. Les larmes ont un goût salé, me dis-je. Un peu comme les gouttes de pluie. »

- « Je commence à avoir mal au côté, là où j'ai eu mon accident à la centrale énergétique. Ça part d'en haut, près de mon oreille, et ça me descend tout le long du corps comme une flamme bleue, jusqu'à la cuisse. C'est une douleur infernale. Les médecins m'avaient dit que je ne souffrirais plus. Ils ont menti. »

- « Ma solitude me fait l'effet d'une prison scellée autour de moi et qui m'isole des autres. Je pense encore : Maman. Une partie de moi dit : Comporte-toi en adulte, mais elle parle de plus en plus bas. Je pleure toujours et veux désespérément avoir encore ma mère. Je me rends compte maintenant que je ne l'ai pas connue, ou si peu d'années et il y a très longtemps. »

- « Puis une odeur fleurie, me révèle la présence d'une personne à mes côtés. Ils vont m'attraper par la peau du cou et m'emmener comme n'importe quel ivrogne larmoyant sur la voie publique. Le Chef va m'en faire voir de toutes les couleurs. »

- « Tu pleures, Terrien dit une voix compatissante. »

- « L'accent Chninkel est plutôt chaleureux, fluide, facile à apprendre, et là, il est particulièrement chaleureux. Je me retourne et je vois la plus jolie femme de l'univers. »

- « Ouais, je pleure, je réponds, et je regarde ailleurs. Sa main délicate se pose sur moi, s'y tient, et je frémis légèrement. Ça me fait drôle d'être ainsi touché par cette femme. »

- « Elle s'assoit près de moi et dit : Vous avez l'air très triste. »

- « Je le suis. Je lui réponds. »

- « Pourquoi ? »

- « Vous ne comprendriez pas, lui dis-je. Je détourne la tête et sens des larmes s'échapper de mes yeux. Son odeur... j'en ai presque le vertige, elle a quelque chose de sucré. »

- « Quel est ton nom, Terrien ? »

- « Joseph, je lui réponds. Enseigne Joseph Carey du vaisseau Enterprise de la Fédération. »

- « Je m'appelle Jade, dit-elle, que se passe-t-il ? »

- « Je ne sais pas, dis-je. Je ne sais vraiment pas. »

- « Mais comment peux-tu ne pas savoir ce qui ne va pas ? Me demande-t-elle. »

- « Elle soulève ma tête et nos yeux se rencontrent. D'un romantisme ! Elle a des yeux comme des lacs de montagne. Nous nous regardons, et elle essuie les larmes de mes yeux. »

- « Elle sourit. Derrière je vois des dents brillantes pareilles à des perles de nacre. »

- « Mon regard repasse de ses dents à ses yeux, ils sont aussi brillants que ses dents, profonds et réconfortants. »

- « Chaleureuse. Son odeur est chaleureuse. Tout en elle est chaleureux. »

- « Je recommence à pleurer sans pouvoir m'en empêcher, sans savoir pourquoi, sans avoir la moindre maudite idée de ce qui m'arrive. Son image se brouille, je cligne des yeux. Il n'y a plus rien d'autre ici que nous deux. »

- « Elle n'est plus comme les autres Chninkelle. Bizarrement, elle est amicale et rayonne de chaleur, et la partie de moi qui pense le contraire est de plus en plus ténue. Je l'entends crier : Non, puis elle se tait, elle n'existe plus. »

- « Une sensation indéfinissable explose en moi. Je laisse faire. Cela éclôt comme une fleur, une rose ou une violette, et c'est cette odeur que j'identifie dans son parfum. »

- « Je l'entoure de mes bras. »

- « Je veux venir chez vous, je ne veux plus te quitter. »

- « Non, non, elle répond. Non ! »

Sur cette affirmation sonore, Carey se tut soudain et ses yeux vitreux se fermèrent. Beverly lui refit une injection et le corps contracté du garçon se relâcha. »

- « Alors ? » demanda Miles. « Je me sens mal, ce que nous venons de faire est pire qu'un viol. »

- « Normal, » répondit la conseillère. « C'est l'une des pires névroses, que j'aie mis à jour jusque là. Je ne comprends même pas comment il a pu passer les contrôles de l'Académie avec un tel traumatisme. Et vous ne comprenez rien, je parie ? »

Le Chef secoua lentement la tête.

- « Non. Pourquoi a-t-il fait ça ? D'accord, il est amoureux d'elle.., mais pourquoi ? »

Deanna gloussa.

- « Je crois comprendre. Mais pour établir mon diagnostic définitif, il me faudrait la présence de cette fille Jade et du médecin de l'hôpital Chninkel qui l'a soigné. »

- « Le médecin ? Mais, pourquoi ? » Demanda O'Brien

- « Parce que, si j'ai raison, cela l'intéressera énormément d'entendre ce qui se dira. »

Deanna eut un sourire énigmatique.

- « Laissons-le se reposer, d'accord ? Après toutes ces confidences, il en a bien besoin. »

- « Moi aussi », déclara Miles.

* * * * *

Six personnes observaient en silence tandis que Joseph glissait une nouvelle fois dans la transe provoquée par la drogue. Miles étudiait le visage de Jade, à la recherche d'une trace de la chaleur. Et il ne voit rien. Derrière elle se trouve Hahchi leur ancien guide et le docteur Biggs Chef du service de traumatologie de l'hôpital Impérial de Chninkel. A sa droite, Deanna. Et, allongé sur la couchette à l'autre bout de l'infirmerie, les yeux ouverts mais incapables de rien voir, l'enseigne en traitement.

- « Joseph, tu m'entends ? demanda Deanna. Je veux que tu reviennes un peu en arrière.., tu es sur Chinkel. Il y a de cela environ un mois. Tu visite la centrale énergétique. Tu y es ? »

- « Oui, » répondit Carey.

- « Je visite avec le reste des permissionnaires, la centrale sud, je suis un peu distrait, la technique de cette planète n'a rien d'exceptionnel, si je suis là c'est surtout parce que les autres ont voulu y venir et que j'ai suivi le groupe Je suis resté un moment en arrière, lorsque Le Chef O'Brien me rappelle à l'ordre, je n'aime pas ça, je n'ai rien de particulier à lui reprocher, mais il m'embête. Bizarre, cette façon qu'il a de se crisper dès qu'il donne un ordre. Ça me rappelle mon grand-père. Oui, mon grand-père. Voilà à qui il me fait penser. »

- « Un moment l'air prend une drôle d'odeur, je me demande si quelque chose ne va pas de travers. Un sifflement dans mon dos. Une brèche vient d'apparaître sur le mur d'enceinte d'un convertisseur d'énergie. A la limite de mon champ de vision je vois le jet de plasma sortir de la brèche. »

- « Je hurle. Dieu, je hurle. A début c'est trop douloureux pour que je sente quoi que ce soit. Mes nerfs sont neutralisés. Ils ne transmettent pas le message à mon cerveau. Mais maintenant, voilà que la douleur me submerge. A l'aide ! Je brûle ! A l'aide ! »

- « Stop ! » intima Deanna. Les terribles hurlements de Carey s'arrêtèrent.

- « Annule la douleur et continue. Que se passe-t-il à ton réveil ? »

- « Des voix. Je les entends au-dessus de moi lorsque j'émerge de ce linceul de douleur. »

- « Brûlures par radiations, dit une voix rocailleuse. Une voix que je ne connais pas. Il est gravement brûlé, poursuit-il. Je ne crois pas qu'il vivra. »

- « Bon sang, dit une autre voix, c'est le Chef, il faut qu'il vive. Je ne veux pas perdre un homme, surtout dans de telles circonstances. Je le fais téléporter à bord. »

- « Impossible l'Impératrice interdit toute téléportation. Fais une autre voie. »

- « Mais c'est une urgence médicale, il va mourir, vous pouvez faire une exception. »

- « Je suis désolé mais les ordres de l'Impératrice ne souffrent aucune exception et je vous saurai gré de ne rien tenter, cela nous mettrait vous et moi dans une situation qui ne pourrait tourner qu'au drame. »

- « Et ils sont là en train de discuter comme si je n'étais pas là, pourtant je suis là et je souffre, je souffre, La douleur me déchire de haut en bas. J'ai l'impression que la moitié de ma tête a disparu et que mon bras grille. Je dois être en enfer, je me demande où est le soufre. »

- « Puis la voix rocailleuse dit: On va essayer un bain nutritif. »

- « Qu'est-ce que c'est ? demande le Chef. »

- « Une incubation chimiothérapique. Une immersion dans une solution d'hormones. On s'en sert en cas de sévères brûlures par radiation de type un. Je ne crois pas que cela ait jamais été utilisé dans un cas de brûlure par plasma, mais pour être efficace il devra être entièrement immergé, sans aucun contact avec quoi que soit d'autre. Il devra être en apesanteur. C'est possible ici. »

- « Si ça doit le sauver, dit Miles, je suis pour. »

Carey ne parle plus pendant quelques secondes. Il faut de nouveau l'intervention de Deanna pour l'inciter à reprendre son récit.

- « Puis tout se brouille. Le temps passe, une éternité en enfer, avec cette douleur flamboyante qui me parcourt le côté. De temps en temps j'entends des gens parler. Je me sens ballotté d'un endroit à un autre. On me colle des tubes pour me nourrir. Je me demande à quoi je ressemble avec la moitié du corps calciné. Et soudain une chaleur fraîche. Ça paraît extravagant, mais c'est chaud, nourrissant, et frais en même temps. Ça me baigne et me délivre des douleurs cuisantes dont mon corps est perclu. »

- « Je n'essaie pas d'ouvrir les yeux, mais je sais que tout est sombre autour de moi. Je suis totalement immobile, dans le noir le plus total, et pourtant je sais qu'en dehors de moi la vie continue. »

- « Je suis dans un caisson d'isolement, doucement bercé, en sécurité. Je suis à l'intérieur de quelque chose qui est à l'intérieur d'une pièce, à l'intérieur d'un bâtiment, dans une ville tranquille, sur une planète en paix. Des roues dans des roues, des portes dans des portes. Une boîte de puzzle chinois avec moi à l'intérieur. »

- « Un doux liquide m'enveloppe, s'infiltre là où le tissu a été déchiré, détruit, où la chaleur a fait bouillonner la chair. Caressant chaque cellule individuelle, baignant mon corps organe par organe. On me répare. »

- « Je flotte dans et sur un océan. Mon corps cicatrise rapidement. La douleur cesse. Je n'ai aucune notion du temps qui passe. Les minutes se fondent entre elles sans à-coup; le temps s'écoule sans heurt et je glisse dans une douce et interminable existence. Je pense : bonheur, sécurité, paix. »

- « Je me plais ici. »

- « Autour de moi, un globe liquide. Autour, une résille métallique. Autour, d'un univers. Et autour de l'univers ? Je ne sais pas et ça m'est égal. Ici, je suis en sécurité, il n'y a ni douleur ni crainte. Noir. Noir total et complet. Sécurité égale noir, douceur et paix. Mais soudain... »

- « Que font-ils ? »

- « Que se passe-t-il ? »

- « Des flèches de lumière bleue sur le noir, puis un tourbillon de couleurs. Vert, rouge, jaune. Des lumières explosent et m'éblouissent. Odeurs, sensations, bruits. Le berceau se balance. Je bouge. Non. On m'entraîne hors de mon cocon. Dehors ! »

- « Il fait froid, je ne peux plus respirer. J'étouffe ! J'essaie de m'accrocher, mais on ne me lâche pas ! On continue à me tirer dehors, dehors, dans le monde du feu et de la douleur ! »

- « Je me débats. Je n'irai pas. Mais c'est inutile. Je finis par sortir. »

- « Je regarde alentour. Deux silhouettes floues au-dessus de moi. Je me frotte les yeux et tout s'éclaircit. Miles et un autre homme que je ne connais pas, ce sont eux que je vois. »

- « Le docteur Biggs sourit et dit d'une voix calme : Bien, il a merveilleusement cicatrisé ! Il pourra sortir dans cinq jour. »

- « Un miracle, déclare le Chef. Un miracle. Je reviens le chercher dans une semaine. »

- « Je vacille. Je veux tomber, mais je suis déjà allongé. Ils continuent à parler et j'en pleure de rage. Mais impossible de retourner en arrière. C'est fini. Tout est fini. Et je suis terriblement seul. »

La voix de Joseph s'éteignit soudain. Miles se sentait glacé et moite, il se retourna pour voir les traits pâles et tendus de Beverly et de Deanna. Derrière eux, Jade était dénuée d'expression.

Deanna rompit le long silence.

- « Chef, vous qui participiez à la séance précédente, est-ce que avez reconnu ce qu'il décrivait ? »

- « Le traumatisme natal. » répondit Miles.

- « C'est l'évidence même », approuva Deanna. « La chimiothérapie... pour lui, c'était le sein maternel. Vous l'avez réexpédié dans le sein de sa mère. »

- « Puis, vous l'en avez sorti, » ajouta Beverly. « Vous l'avez mis au monde. Et il est parti chercher une maman. »

Deanna hocha la tête en direction de Jade.

- « Et il en a trouvé une. »

Miles s'humecta les lèvres.

- « Bon, maintenant que nous avons la réponse, qu'est-ce qu'on en fait ? »

- « On lui passe l'enregistrement du début à la fin. La partie consciente de son intelligence verra sa relation avec Jade telle qu'elle est, l'attachement névrotique d'un adulte enfermé de force dans une matrice artificielle et qui se cherche une mère. Quand on aura fait remonter tout ça de la cave au grenier, comme on dit, je crois qu'il sera guéri. »

- « Mais, et nous, la Fédération, Starfleet, l'Enterprise » dit Miles. « Il voulait tout quitter pour un monde qu'il ne connaissait pas. »

- « Étant le seul blessé, il a eu l'impression que les autres le rejetaient. Il vous voyait, Chef O'Brien comme l'image de son grand-père, pas comme un substitut de mère. Il est allé la chercher ailleurs, et il l'a trouvée dans la personne de Jade. Avec les enregistrements je vais pouvoir travailler. »

* * * * *

Six semaines plus tard, Carey se retrouvait pour la première fois de nouveau en contact avec le reste de l'équipe à l'Abordage afin de fêter la fin de son traitement.

- « Merci », dit finalement Carey d'une voix froide, dure, tendue, morte.

- « Merci ? » répéta mécaniquement O'Brien.

- « Oui. Merci de m'avoir ouvert les yeux, d'avoir eu la prévenance de me laisser percevoir ce qui se cachait sous mon couvercle. Vraiment... merci. » Le visage du jeune homme était maussade, amer.

- « Naturellement, vous comprenez pourquoi c'était nécessaire, » dit Deanna. « Pourquoi nous... »

- « Ouais, je sais pourquoi. Ne vous en faites plus, je reste à Starfleet, du moins si elle veut encore de moi et vous pouvez avoir bonne conscience. » Carey avait plus crié que parlé, ils le regardaient maintenant tous dans les yeux.

- « J'étais heureux, » continua Carey tout bas. « Jusqu'à ce que vous décidiez qu'il fallait me ramener avec vous. Alors vous m'avez fait passer à l'essoreuse, vous m'avez nettoyé de toutes mes psychoses, et... et... »

- « Joseph..., » dit Miles.

- « Gardez vos distances, Chef ! J'ai quitté le sein de ma mère et je suis de retour. » Il tourna des yeux tristes vers Miles. « J'avais trouvé avec Jade quelque chose de bien, de chaud, de merveilleux, et vous avez bousillé ça. »

Il quitta la pièce dignement sans ajouter un mot. Miles regarda fixement Deanna, puis baissa les yeux.

Il s'était battu pour garder Carey et il avait gagné. Gagné ?

Dans les faits, oui. Mais moralement ? L'enseigne risquait de ne jamais le lui pardonner.

Miles haussa les épaules et se souvint du manuel : « Le rapport Supérieur / Subordonné est identique à celui parent / enfant. » C'est peut-être vrai, mais un enfant pardonne-t-il jamais vraiment au parent qui l'expulse du sein maternel.

* * * * *

Contrairement aux craintes du Chef, Carey a repris assez vite le contrôle de ses émotions. Le capitaine Picard avait ordonné à toute l'équipe un mois de repos complet. Et après plusieurs missions de routine sans histoire l'enseigne passa son brevet sans problème et demanda même à rester sur l'Enterprise. L'être humain est une mécanique formidable.

C'est notamment après une de ses missions et alors qu'O'Brien se trouvait seul avec le docteur Crusher que Miles eu l'occasion de poser au docteur une question qui l'intriguait au plus haut point.

- « Docteur, lorsque nous avons raccompagné les trois Chninkels à leurs navettes après la deuxième séance, que vous a dit Hahchi à l'oreille avant le départ, pour que vous ayez ri ainsi ? »

- « A la fin de notre entrevue avec Ennazus, la Magnificente Impératrice, vous vous souvenez la drôle de réponse de Hahchi à ma remarque sur la durée de celle-ci ? »

- « Cette histoire de majordomes ? Comment l'oublier ? »

- « Il m'a raconté que de tous temps, les Chninkels ont accordé une grande importance à l'étiquette. Une impératrice, il y a plusieurs siècles, fut même poignardée par un majordome qui lui reprochait son laisser-aller et son manque de formalisme. Depuis les nobles ne tournent plus le dos aux majordomes. »

- « Un monde vraiment figé » dit Miles en souriant

- « Pas vraiment, lors de son départ il m'a dit au revoir Madame. »

- « Oufff, vraiment révolutionnaire. »


F I N



Informations complémentaires: Cette histoire est inspirée, d'une nouvelle Américaine, One-Way Journey de Robert Silverberg édition Infinity Science Fiction. Le nom de Chninkel vient quant à lui de la superbe BD de Rosinski et Van-Hamme. En plus du docteur Crusher bien connu des aficionados de Star Trek, un autre médecin est cité : le docteur Biggs j'ai choisi ce nom en l'honneur de l'acteur Richard Biggs décédé en mai 2004. Richard Biggs plus connu en tant que Stevens Franklin le toubib de la série Babylone 5.

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