Grande Station (par Saga)

Grande Station

Une Nouvelle écrite par Saga, publiée le 29 Avril 2011.

Grande Station

Note de l'auteur : Pour bien comprendre cette histoire il faut bien intégrer deux choses, tout d'abord, Niale Horquek notre héros est un rêveur qui n'a pas une idée de ce qu'est exactement le monde en dehors de sa planète natale et ensuite que les marchands Férengis sont... sont... sont des Férengis tout simplement.

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Niale Horquek était né sur Argelius, une petite planète agricole de la région d'Actarus et c'est là qu'il avait passé sa paisible jeunesse, menant sa moissonneuse polyvalente à travers les fertiles champs de quadrotriticale et écoutant, pendant les longues soirées tranquilles, des enregistrements de chansons d'amour venant de l'ensemble du quadrant.

La vie n'était pas désagréable sur Argelius. Les filles étaient mignonnes, sympathiques et consentantes : de bonnes compagnes pour une balade dans les collines, une baignade dans les ruisseaux ou pour passer un bon moment sans complexe, elles faisaient aussi de solides épouses. Mais elles n'étaient pas romantiques pour deux sous. On pouvait s'amuser sur Argelius, franchement et joyeusement. Mais cela n'allait jamais plus loin que le simple amusement.

Horquek sentait bien que, dans sa douce existence, il manquait quelque chose. Un jour, il sut ce que c'était.

Un marchand avait atterri sur Argelius, à bord d'un cargo à moitié démantibulé, bourré de marchandises diverses dont un réplicateur bibliographique contenant plus de références littéraires qu'il n'y avait d'habitants sur Argelius . C'était un Odarian, grisonnant et à l'esprit légèrement détraqué. Bien entendu, une fête fut donnée en son honneur, car, dans les mondes extérieurs, où les occasions de se distraire n'abondaient pas trop, la moindre nouveauté était accueillie avec joie.

Le marchand s'empressa aussitôt de leur faire part des derniers potins qui couraient dans le quadrant, la guerre des prix entre Eminiar et Vendikar, la reconstruction sociale sur Ardana, les extraordinaires pouvoirs des habitants de Megas-Tu, les extravagantes toilettes de Lwaxanna Troi l'ambassadrice Bétazoïde auprès de la fédération, la façon bizarre dont parlaient les Tamariens... Finalement, quelqu'un demanda :

- « Vous connaissez Fparc ? »

- « Ah ! » Soupira le marchand, « Vous voulez que je vous parle de la Grande Station où rien n'est interdit ? »

- « Rien ? » Demanda Horquek.

- « Ils ont une loi contre l'interdiction, » expliqua le marchand « La devise 0. Et personne jusqu'à présent n'a eu l'idée d'enfreindre cette loi ! Fparc, la Grande Station, les amis, c'est quelque chose. Vous autres, vous vous spécialisez dans l'agriculture ? Fparc, elle, s'est spécialisée dans toutes ces inutilités que sont la folie, la beauté, la pureté, l'horreur et le reste... Et les gens n'hésitent pas à faire des années lumière pour venir goûter ces produits... »

- « Et l'amour ? » Demanda Niale,

- « L'amour, mon garçon ? » Fit l'Odarian d'un ton paternel. Mais Fparc est le seul endroit de la Galaxie qui sache encore ce que c'est ! Risa et New-Vegas ont bien essayé de l'acclimater, mais ils ont trouvé cela trop coûteux; Vulcain a décidé que cela causait trop de désordre; quant aux mondes comme Rémus, ou Romulus, ils n'ont jamais trouvé le temps de l'importer. Mais, comme je vous l'ai déjà dit, Fparc est spécialisée dans tout ce qui n'est pas utile et elle en tire profit. »

- « Profit ? » Demanda un gros fermier.

- « Naturellement ! Fparc est propriété Férengis. »

- « Avez-vous connu l'amour, sur Fparc ? » Questionna Niale.

- « Si je l'ai connu ! » Répondit l'Odarian, avec une pointe d'amertume dans la voix. Oui j'ai connu l'amour et, à présent, je voyage... Ah ! L'amour mes amis... »

Pour un prix exorbitant, Niale acheta trois fac-similé, trois recueils de poésie qui le firent rêver d'amour au clair de lune, d'aurore naissante sur les lèvres desséchées des amants, de corps enlacés sur une plage sombre, éperdus d'amour et bercés par le lancinant clapotis des vagues.

Mais tout cela n'était possible que sur Fparc ! Parce que, comme l'avait dit l'Odarian, les colons éparpillés dans les mondes lointains, étaient trop endurcis au travail, dans leur lutte pour la vie sur des sols souvent hostiles. Les épices poussaient sur Argelius et les usines se multipliaient sur Eminiar et Vendikar. Les mines de Horta étaient le sujet de conversation de tout le système de Janus, et il y avait des animaux dangereux sur Surata et, sur Pentarus, un désert à conquérir. Tout cela était très bien. Mais ces nouveaux mondes étaient austères, méthodiquement organisés, stériles dans leur perfection. Quelque chose avait été perdu, dans ces mornes confins de l'espace. Et ce quelque chose, seule Fparc savait encore ce que c'était.

C'était pour cela que Niale travaillait, épargnait et rêvait. Et, lorsqu'il eut atteint sa vingt-neuvième année, il négocia tous ses points loisirs, empaqueta quelques chemises dans un sac de voyage, revêtit son meilleur costume et une paire de solides chaussures de marche, et prit place à bord du premier vaisseau de la Pharmatol venu prendre livraison d'épice.

Ensuite de station relais en station relais il arriva sur Fparc, Fparc où tous les rêves doivent se réaliser, car une loi interdit qu'il en soit autrement.

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Niale s'acquitta rapidement des formalités de douane, quitta le quai de débarquement et se retrouva sur l'une des nombreuses coursives réservées au plaisir de la Grande Station, ébloui par la lumière du jour, solidement cramponné à son sac de voyage, car on l'avait prévenu que la station était infestée de pickpockets.

Le souffle coupé d'émerveillement, il regarda autour de lui,

La première chose qui le frappa fut le nombre incroyable de salles de spectacles, à deux, à trois, à quatre dimensions, pour satisfaire aux goûts de chacun.

A sa droite, une enseigne éclatante annonçait.

L'AMOUR SUR TAUREEN IV ! UN DOCUMENTAIRE SUR LES PRATIQUES SEXUELLES DES HABITANTES DE LA PLANETE SANS HOMME ! SCANDALEUX ! RÉVÉLATEUR !

Il eut envie d'entrer. Mais, de l'autre côté de la rue, on donnait un film de guerre. Le panonceau proclamait : PAS DE PRISONNIER ! UN FILM CONSACRÉ AUX COMBATS ENTRE ENNIS ET NOL-ENNIS ! Un peu plus loin encore : TARZAN CONTRE LES GOULES DE HAHPAK IX !

Il se rappela, de ses lectures, que Tarzan était un ancien héros folklorique de la Terre.

Tout cela était merveilleux. Mais il y en avait trop ! Il vit de petites boutiques en terrasse où l'on pouvait déguster des produits venus de tous les coins de la Galaxie, et, particulièrement, des spécialités exotiques comme des Biétrumés venant tout droit de « Nouvelle-Namur », du Klardaz encore vivant importé de « Qo'nos » ou d'authentiques Hot-dogs estampillés « New-York square garden ». Il y avait d'autres boutiques où l'on vendait toutes sortes d'objets venant de civilisations lointaines, d'autres encore où l'on ne servait que des boissons.

Horquek ne savait pas trop bien par quoi commencer. Soudain, il entendit derrière lui un hurlement de femme. Il fit volte-face.

Un autre hurlement, tout aussi effroyable, lui permit d'en localiser la source. Un écran 3D placé sur le fronton d'une boutique peinte de couleurs vives. L'employé de la maison, un gros Férengi, perché sur un haut tabouret, souriait à Niale.

- « Intéressé voyageur ? »

Niale s'approcha et vit sur l'écran une jeune femme à la peau verte se faire dévorer vivante par ce qui semblait être un grand chien noir.

- « Ce n'est pas réel n'est-ce pas ? » Demanda-t-il ébahi.

- « Nous sommes équipés des chambres holographiques les plus performantes de la galaxie. » Lui répondit l'employé. « Alors que ce soit réel ou non, quelle différence ? Votre cerveau ne fera plus la différence au bout d'une minute, garanti sur facture. Nous avons ici un choix infini de femelles de toutes races et de tous âges, vous aurez le loisir de les frapper, les étrangler, les découper, les éventrer, les brûler, leur faire subir tout ce que vous voulez, y compris les pires outrages sexuels, vous pourrez les faire mourir sous la torture ou au contraire les maintenir en vie afin que les supplices n'aient pas de fin. C'est vous qui décidez. »

Niale se gratta la tête, essayant de ne pas paraître trop dégoûté. Après tout, il était sur Fparc, où tout était permis à condition que cela puisse rapporter.

- « Des hommes aussi ? » Demanda-t-il, histoire de se donner une contenance.

- « Ici nous sommes spécialisés en femmes uniquement, mais d'autres boutiques plus loin peuvent vous proposer hommes, enfants, seul ou en couple, même des animaux si vous désirez. »

- « Des enfants ! »

- « Bien sûr, » fit l'employé. « Mais, dites donc un peu, vous n'auriez pas des goûts pervers, par hasard ? »

- « Absolument pas ! »

- « Vous êtes un colon terrien, hein ? »

- « Oui. Comment l'avez-vous deviné ? »

- « Votre costume ! Je vois ça tout de suite au costume. » L'employé ferma les yeux avant d'ajouter « Allez, laissez-vous aller. Je connais les humains, ils ont le meurtre dans le sang. Venez torturer une femme ! Débarrassez-vous de vos désirs refoulés ! Laissez parler la bête qui est en vous et vous serez soulagé ! Mieux qu'un massage ! Mieux qu'une bonne cuite ! »

- « Il y a vraiment des clients pour ça ? » Demanda Niale de plus en plus mal à l'aise.

- « Mon bon monsieur, si je vous fais l'article c'est uniquement parce que vous êtes nouveau sur la Grande Station, mais regardez autour de vous, depuis cinq minutes que nous parlons, pas moins de vingt personnes ont franchi l'entrée de l'établissement. Alors ? »

- « Ça ne m'intéresse pas. » Répondit froidement Horquek.

- « Il y a aussi possibilité d'engager un bourreau professionnel, homme ou femme, réel ou holographique pour faire le travail pendant que vous regardez. Discrétion assurée sur facture. »

- « Non, merci ! »

- « Pour un léger supplément nous pouvons même créer un modèle unique à partir d'un simple holo, il doit bien y avoir quelque part une épouse, une petite amie, une sœur ou une mère qui vous a fait du tort, c'est le moment ou jamais de vous venger. Alors, qu'est-ce que vous en dites ? »

- « Non ! Jamais ! C'est horrible ! »

L'employé le contempla d'un air railleur.

- « Ah ! Je vois. Monsieur n'est pas d'humeur ! Comme tu veux ! Nous sommes ouverts vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Quand tu voudras, mon pote ! »

- « Jamais ! » Cria Niale, et il s'enfuit.

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Il s'arrêta à un stand de rafraîchissements et commanda une bière. Ses mains tremblaient. Avec effort, il réussit à se calmer et il se mit à siroter son verre. Il ne devait pas juger les autres races d'après ses propres conceptions, pensa-t-il. Si, sur Fparc, on prenait du plaisir à torturer les gens et s'il n'y avait pas de véritables victimes, il n'y avait pas de raison d'y trouver à redire.

Et pourtant ?

Niale était en train de réfléchir à la question, quand il entendit une voix derrière lui.

- « Alors, bonhomme ! »

Il se retourna et aperçut un petit Férengi rabougri, au visage de fouine, flottant dans un costume trop grand pour lui.

- « Pas d'ici ? Hein ? »

- « Non. Comment l'avez-vous deviné ? »

- « Les chaussures ! Je vois ça tout de suite aux chaussures. Qu'est-ce que tu dis de notre petite station ? »

- « Je me sens un peu... perdu. » Avança prudemment Horquek. « Je ne m'attendais pas... à cela. »

- « Évidemment ! » Répliqua le petit Férengi. « Tu es un idéaliste. Ça se voit tout de suite à ta figure. Tu es venu sur la Grande Station avec une idée derrière la tête. Est-ce que j'ai raison ? »

Horquek fit signe que oui. Le petit Férengi continua

- « Je vois ce qu'il te faut, l'ami. Tu voudrais une bonne petite guerre, histoire de défendre une cause solide. Tu es tombé à la bonne adresse. Nous avons un catalogue infini et il est très facile d'obtenir une position importante dans n'importe laquelle. »

- « Je m'excuse, mais... »

- « En ce moment, les masses laborieuses opprimées de Cardacia Prime sont engagées dans une lutte désespérée contre un Légat décadent et corrompu. Il suffirait peut-être d'un seul homme pour faire pencher la balance de leur côté. Pourquoi pas toi, l'ami ? Tu pourrais suffire, toi, pour assurer la victoire des forces laborieuses ! »

Observant l'expression de Niale, son interlocuteur se reprit vivement

- « Mais il y a aussi beaucoup à dire en faveur de ce Légat éclairé. C'est un vieux sage, un philosophe, qui aurait grandement besoin de ton aide. Il est gravement menacé par une conspiration d'inspiration étrangère. Un seul homme, peut-être, et... »

- « Cela ne m'intéresse pas. »

- « Les Borgs dans le quadrant Delta »

- « Non plus. »

- « Tu préférerais peut-être les rebelles klingons de Ques'nec ? Ou la guerre sainte sur Terra Nova ? Les massacres entre Ennis et Nol-Ennis ? Ou bien encore, divers groupes terroristes minoritaires comme les Féministes, les Prohibitionnistes... Tout est possible. »

- « Je ne veux pas de guerre ! » Insista Niale.

- « Comme je te comprends, » acquiesça vivement le petit Férengi. « Comme dit la 35ème devise, La paix est bonne pour les affaires. Dans ce cas, tu es venu sur la Grande Station pour y trouver l'amour. »

- « Comment avez-vous deviné ? »

Son interlocuteur eut un sourire modeste

- « L'amour et la guerre sont les deux grandes spécialités des humains. Elles n'ont jamais cessé d'être une mine de latinium pour nous. »

- « Est-ce que l'amour est difficile à trouver ? » Demanda Niale.

- « Secteur B45. Tu ne peux pas le rater. Tu n'as qu'à dire que c'est Jok qui t'envoie. »

- « Mais ce n'est pas possible ! Quand même, il ne suffit pas... »

- « Que sais-tu de l'amour ? »

- « Rien. »

- « Nous autres, nous sommes des experts en la matière. »

- « Mais j'ai lu dans les livres... La passion au clair de lune... »

- « ... les corps enlacés sur une plage sombre, éperdus d'amour et bercés par le lancinant clapotis des vagues. » Enchaîna l'autre.

- « Vous l'avez lu aussi ? »

- « C'est la brochure publicitaire... Bon, il faut que je me sauve. Secteur B45. Tu ne peux pas te tromper. »

Et, avec un signe de tête amical, Jok disparut dans la foule.

Niale finit sa bière et se mit en marche dans la direction indiquée, le sourcil froncé de réflexion, mais décidé à ne pas juger avant d'avoir vu de quoi il retournait.

Lorsqu'il fut à la hauteur du secteur B45, il aperçut une immense enseigne violemment éclairée : « AMOUR ET CIE. »

En lettres plus petites « OUVERT 24 HEURES PAR JOUR ! »

Et, encore plus bas : « Espace d'accueil - Premier étage. »

Niale fit la grimace. Un terrible soupçon venait de lui traverser l'esprit. Ce qui ne l'empêcha pas de monter et d'entrer dans une antichambre meublée avec goût où on lui indiqua un long couloir aux portes numérotées.

Il fut invité à pénétrer dans un bureau où il fut reçu par un Férengi grisonnant, d'allure élégante, qui se leva de derrière un imposant bureau pour venir lui serrer la main.

- « Alors ! Comment ça va sur Argelius ? »

- « Comment avez-vous deviné que j'étais d'Argelius ? »

- « Votre chemise ! Je vois cela tout de suite à la chemise. Je me présente : Taet. Je suis là pour vous servir au mieux de mes possibilités. Monsieur...

- « Horquek. Niale Horquek. »

- « Asseyez-vous, je vous en prie, monsieur Horquek. Un apéritif ? Un euphorisant ? Vous ne regretterez pas de vous être adressé à nous, cher monsieur. Nous sommes la plus vieille maison spécialisée dans l'amour et de loin la plus importante; beaucoup plus importante que nos plus proches concurrents. D'autre part, nos tarifs sont tout ce qu'il y a de plus raisonnable et les produits que nous vous offrons de toute première qualité. Puis-je vous demander comment vous avez entendu parler de nous ? Vous avez peut-être lu notre pleine page de publicité dans un magasine ? Ou bien... »

- « C'est Jok qui m'envoie. »

- « Ah oui ! Jok est l'un de nos agents les plus précieux, » Fit Taet en hochant la tête. « Eh bien, cher monsieur, je ne vois pas pourquoi nous attendrions plus longtemps. Vous avez fait un long chemin pour connaître l'amour, à présent vous allez être satisfait. »

Il avisa un bouton sur son bureau, mais Niale l'arrêta.

- « Je ne voudrais surtout pas vous paraître impoli ou quoi que ce soit, mais... »

- « Oui ? » Fit Taet avec un sourire encourageant.

- « Je ne comprends pas très bien. » Laissa échapper Niale, rougissant et transpirant abondamment. « Je crois que j'ai dû me tromper. Je n'ai pas fait tout ce voyage pour... enfin, je veux dire... vous ne pouvez tout de même pas vendre de l'amour ? Pas de l'amour, je veux dire, ce n'est pas vraiment de l'amour ? C'est encore une simulation holographique. »

- « Mais justement si ! » Dit Taet avec une surprise non jouée. « C'est précisément là toute la question ! N'importe qui peut acheter du sexe ! C'est même la chose la moins chère dans tout l'univers, avec l'honneur. Mais l'amour, lui, est rare, l'amour est une chose spéciale qui ne se trouve nulle part ailleurs que sur la Grande Station ! Est-ce que vous avez lu notre brochure, monsieur Horquek ? »

- « Les corps enlacés sur une plage sombre ? »

- « Exactement. C'est moi-même qui l'ai rédigée. Cela vous donne un petit aperçu de ce dont il s'agit. Ce sentiment, monsieur Horquek, vous ne pouvez pas l'éprouver avec n'importe qui. Vous ne pouvez l'éprouver que si la personne vous aime. »

- « Mais ce n'est quand même pas du véritable amour. » Insista Niale, toujours dubitatif.

- « Mais précisément si, cher monsieur ! Si nous vendions de l'amour simulé, nous devrions le préciser. Les lois concernant la publicité sont très strictes sur la Grande Station. N'importe quoi peut être vendu à condition que le label soit authentique. C'est une question de principes, monsieur Horquek »

Taet reprit son souffle et poursuivit

- « Ne vous méprenez pas, cher monsieur. Notre produit n'est en aucune façon un substitut, c'est le véritable amour tel que l'ont chanté les poètes de tous les temps. Grâce aux prodiges de la science moderne, nous sommes en mesure de vous faire connaître ce sentiment, à votre convenance, sous une présentation agréable, entièrement à votre disposition et pour un prix absolument dérisoire. »

- « Je m'étais imaginé quelque chose de... plus spontané. »

- « La spontanéité a son charme, » convint Taet. « Nos laboratoires font actuellement des recherches dans ce domaine. Croyez-moi, rien n'est impossible à la science, aussi longtemps qu'un débouché peut se présenter... »

- « Je n'aime pas ça du tout, » coupa Horquek. « Je crois que je ferais mieux d'aller assister à une projection holo.

- « Attendez ! » Fit Taet. « Vous pensez que nous essayons de vous tromper. Vous vous dites que nous allons vous présenter une fille qui fera semblant d'être amoureuse de vous, mais qui en réalité ne le sera pas. Est-ce que je me trompe ? »

- « Non, ç'est bien cela... »

- « Eh bien, sachez qu'il n'en est absolument pas ainsi ! D'une part, cela serait beaucoup trop coûteux. D'autre part, cela exigerait un effort et une tension considérables chez nos employés, dangereux pour le rendement... »

- « Mais alors, comment vous y prenez-vous ? »

- « Nous utilisons notre connaissance de la science et de l'esprit masculin. »

Pour Niale, tout cela n'était rien d'autre que du baratin. Il se dirigea vers la porte.

- « Dites-moi une chose, » insista Taet. « Vous m'avez l'air d'être un garçon intelligent. Ne pensez-vous pas que vous sauriez distinguer le véritable amour d'une contrefaçon ? »

- « J'en suis certain. »

- « Voilà donc votre garantie ! Ou bien vous êtes satisfait, ou vous ne nous payez rien. »

- « Je vais réfléchir. » Répondit Niale.

- « Pourquoi attendre ? Les meilleurs psychologues affirment que le véritable amour fortifie, redonne la santé, rétablit l'équilibre hormonal, embellit le teint. L'amour que nous vous fournissons a toutes les qualités voulues : affection absolue, affection quasi mystique pour vos défauts comme pour vos qualités, désir irrésistible de vous plaire et, en supplément, ce que seuls nous pouvons vous procurer : cette incontrôlable étincelle qu'est le coup de foudre. »

Taet appuya sur un bouton. Horquek fit une moue indécise.

Soudain la porte s'ouvrit et une jeune fille entra dans la pièce : Niale en eut le souffle coupé.

Elle était grande et mince, ses cheveux étaient châtains avec un léger reflet roux. De son visage, Niale n'aurait su rien dire, sinon qu'il lui fit venir les larmes aux yeux. Et si vous vous étiez avisé de lui demander ce qu'il pensait de sa plastique, il vous aurait tué sur-le-champ.

- « Mademoiselle Penny, je vous présente Monsieur Niale Horquek. »

Elle ouvrit la bouche, pas un mot n'en sortit. Niale, lui aussi, était frappé de mutisme. Il la regarda et il sut. Plus rien d'autre n'importait. Du plus profond de son cœur, il savait qu'il était aimé.

Ils partirent sur-le-champ, la main dans la main, et le transporteur interne de Fparc les déposa devant une grande cabine aux murs blancs. Enfin seuls, ils parlèrent, ils rirent et ils s'aimèrent. Ensuite ils louèrent une chambre holographique pour eux seuls dans une boutique spécialisée dans les plus beaux paysages du quadrant. Plus tard encore il eut de nouveau le souffle coupé lorsqu'il vit sa bien-aimée drapée dans les rayons d'or du soleil couchant, telle une déesse du feu. Dans la lumière bleutée du crépuscule, elle le regarda de ses grands yeux sombres et son corps fut à nouveau mystère. Puis la lune se leva, énigmatique et claire, changeant les corps en ombres, et elle pleura et lui frappa la poitrine de ses petits poings; et Niale lui aussi pleura, sans bien savoir pourquoi. Enfin ce fut l'aube, pâle et timide, éclairant leurs lèvres sèches et leurs corps enlacés, tandis que le lancinant clapotis des vagues les assourdissait, les enflammait, les rendait fous d'amour.

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Vers midi, ils furent de retour dans les bureaux de la compagnie. Penny lui serra tendrement la main pendant plusieurs minutes, puis elle disparut par une porte dérobée.

- « Alors, » fit Taet. « Cet amour, c'était du vrai ? »

- « Oh ! Oui. »

- « Vous êtes donc entièrement satisfait ? »

- « Entièrement ! C'était de l'amour et du vrai ! Mais je ne comprends pas pourquoi elle a insisté pour revenir ici ? »

- « Instructions post-hypnotiques. » Expliqua Taet.

- « Quoi ? »

- « Qu'est-ce que vous avez cru ? Tout le monde veut de l'amour, mais il n'y en a pas beaucoup qui veulent payer. Voici votre facture, monsieur. »

Niale, furieux, s'empressa de payer.

- « Ce n'était pas la peine ! Vous savez très bien que j'aurais payé, pour nous avoir présentés l'un à l'autre. Où est-elle maintenant ? Qu'avez-vous fait d'elle ? »

- « Je vous en prie. » Fit Taet d'un ton protecteur. « Essayez de vous calmer. »

- « Je ne veux pas me calmer ! » Cria Niale. « Je veux Penny !

- « Cela est absolument impossible, » Déclara Taet d'un ton coupant. « Il n'est vraiment pas nécessaire de vous donner en spectacle ! »

- « J'ai compris ! Vous voulez m'extorquer encore plus ! » Rugit Niale. « Voilà ! Prenez ! Combien faut-il payer pour la délivrer de vos griffes ? »

Niale extirpa son attestation de crédit de la Fédération de sa poche et la lança violemment sur le bureau.

Taet repoussa la carte plastifiée d'un index dédaigneux.

- « Reprenez votre argent Monsieur Horquek. Nous sommes une maison ancienne et respectable. Si vous élevez de nouveau la voix, je me verrai dans l'obligation de vous faire jeter dehors. »

Horquek se calma à grand-peine, reprit la carte, et se rassit. Il aspira une grande bouffée d'air et dit très doucement

- « Excusez-moi. »

- « Voilà qui est mieux ! Je ne peux pas supporter les gens qui crient. Mais si vous vous montrez raisonnable, je saurai être raisonnable moi aussi. Et maintenant dites-moi ce qui ne va pas ? »

- « Ce qui ne va pas ! » La voix de Niale s'élevait de nouveau. Il se maîtrisa et dit « Mais elle m'aime ! »

- « Certainement. »

- « Alors, pourquoi voulez-vous nous séparer ? »

- « Quel rapport cela a-t-il ? » Demanda Taet. « L'amour est un délicieux interlude, une détente excellente pour l'intellect, pour l'ego, pour l'équilibre hormonal et pour le teint. Mais personne ne songerait à continuer d'aimer ! »

- « Moi si. » Affirma Niale. « Notre amour était une chose unique, spéciale. »

- « Toutes les amours le sont. Comme je vous l'ai déjà dit, elles sont toutes produites de la même façon. »

- « Quoi ? »

- « Vous avez sûrement entendu parler des mécanismes qui produisent l'amour ? »

- « Non. » Convint Niale. « Je croyais que c'était... naturel... »

Taet secoua la tête.

- « Vous autres terriens avez été trop traumatisés par les guerres eugéniques pour comprendre pourquoi la plupart des civilisations avancées ont renoncé à la sélection naturelle depuis plusieurs siècles, regardez les Vulcains. Le processus était beaucoup trop lent et, de plus, commercialement inexploitable. Pourquoi perdre tout ce temps, puisque nous pouvons produire à volonté n'importe quel sentiment ? Il suffit d'un simple conditionnement et d'une stimulation adéquate des centres cérébraux. Le résultat ? Penny, follement amoureuse de vous ! Pour rendre la réussite plus complète, nous avons calculé vos inclinations personnelles, lesquelles se sont révélées correspondre à son somatotype particulier. »

- « Alors on aurait pu lui faire aimer n'importe qui ? » Demanda lentement Horquek.

- « On aurait pu l'amener à aimer n'importe qui. » Corrigea Taet.

- « Comment a-t-elle pu en arriver à exercer cet horrible métier ? »

- « Elle est venue à nous de son plein gré et elle a signé le contrat dans les formes réglementaires. C'est un travail qui paie très bien. Et à l'expiration, nous restituons à l'intéressée sa personnalité originale, absolument intacte ! Pourquoi dire que ce métier est horrible ? L'amour n'a rien de répréhensible. »

- « Ce n'était pas de l'amour ? » Protesta Niale.

- « Je vous assure que si. L'article authentique ! Des laboratoires scientifiques dignes de foi se sont livrés à des tests tendant à comparer notre produit avec l'amour naturel. En tous points, notre amour s'est révélé supérieur en profondeur, en passion, en ferveur... »

Niale ferma les yeux, les rouvrit et dit

- « Écoutez-moi bien ! Je me fiche royalement de tous vos tests scientifiques. Je l'aime, elle m'aime, c'est la seule chose qui compte. Laissez-moi lui parler ! Je veux l'épouser ! »

De dégoût, Taet fronça les narines.

- « Voyons, monsieur ! Vous ne voudriez tout de même pas épouser une fille comme elle ! Mais si c'est le mariage qui vous intéresse, nous nous occupons de cela également. Je pourrais vous arranger une union idyllique et spontanée, avec une vierge garantie par la tour du commerce. »

- « Non ! J'aime Penny. Laissez-moi au moins lui parler ! »

- « Cela est tout à fait impossible. »

- « Pourquoi ? »

Taet appuya sur un bouton placé sur son bureau.

- « Que croyez-vous ? Nous avons tout effacé de son conditionnement précédent. A présent, Penny est amoureuse de quelqu'un d'autre. »

Niale avait compris maintenant. Il avait compris que Penny regardait déjà un autre homme avec la même passion qu'elle avait mise à le regarder lui, qu'elle éprouvait le même amour, total et sans fond, que des tests scientifiques dignes de foi avaient déclaré infiniment supérieur au bon vieil amour naturel, démodé et inexploitable.

Il sauta à la gorge de Taet. Deux assistants, qui venaient d'entrer dans la pièce, s'emparèrent de lui et le conduisirent vers la porte.

- « Souvenez-vous ! » Cria Taet. « Tout ceci ne change rien à l'expérience que vous avez vécue ! »

De fort mauvais gré, Niale dut reconnaître que Taet avait quand même raison.

Enfin, il se retrouva seul dans la rue. Tout d'abord, il n'eut qu'une idée : retourner sur Argelius, fuir Fparc et toutes ses futilités commercialisées, qui étaient plus que n'en pouvait supporter un individu normal. Il se mit à marcher à pas rapides.

Sans qu'il en eut vraiment conscience, ses pas le reconduisirent vers le secteur des salles holographiques. Et maintenant il regardait rêveur sur les différents écrans publicitaires tout ce que les différents peuples de la galaxie avaient créé comme supplices.

- « Alors mon gars, changé d'avis ? » Lui demanda l'employé qui lui avait fait l'article à son arrivée.

Horquek prit dans sa poche l'holo de Penny que la compagnie lui avait remis à sa sortie et le tendit à l'employé.

- « Je vais vous louer une salle, avec toutes les options. »


F I N

Histoire inspirée de « Love Incorporated » de Robert Sheckley.

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Fiche Episode ...

"En effet."

Teal'c

Brane

En théorie des cordes une brane, ou p-brane, est un objet étendu, dynamique, possédant une énergie sous forme de tension sur son volume d'univers, qui est une charge [...]

Fiche Scientifique ...

Exodus (Part.1)

Exodus (Part.1)Le mouvement de résistance se dépêche pour sauver les dissidents de l'exécution programmée, alors que le Galactica se prépare à sauver les humains sur Nouvelle Caprica. Une copie de Numéro Trois a une crise de foi et visite un oracle humain qui lui dit que Héra, l'enfant hybride, est vivante.

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